Interview coupe-choux avec André : partie 1
Le mardi 6 septembre 2005 à 08:52 dans Rasage
Amateurs de coupe-choux voici pour vous une interview d'un cowboy amateur de belles lames vous donnant ses conseils. En deux parties, j'espère que cela vous plaira et que vous apprendrez d'André autant que je l'ai fait en recueillant ses propos.
- André, peux-tu te présenter rapidement ?
Rien de bien sorcier, j'ai 45 ans et je suis un amateur de belles lames. Je n'aime pas en revanche le "tape à l'œil". Une lame pour moi doit remplir la fonction de ce à quoi elle est destinée et ne pas rester dans un placard ou un carton. J'attache une affection particulière aux lames pliantes comme les canifs de poche dont nos grands parents se servaient autrefois. Je possède le mien depuis presque toujours. En fait c'est une succession de canifs de différents modèles qui ont envahis mes poches jusqu'à aujourd'hui.
Mon premier canif était un Opinel N°6 je crois, j'avais 8 ou 10 ans, ensuite un Pradel mono lame à manche de corne acheté dans une droguerie, puis un suivant à manche de nacre frappé du sigle de la Suisse à 12 ans, etc… jusqu'à l'âge de 21 ans ou ma femme m'a offert mon premier vrai canif personnalisé, changé au bout de 20 ans pour un nouveau modèle qui m'a valut presque 5 mois d'attente.
Mon premier contact avec le coupe-chou date de mes 10 ans. Nous possédions une cave que je prenais pour la caverne d'Ali Baba, mais mon père me refusait le droit d'y pénétrer même en sa présence. Mais en restant devant la porte, (il est vrai que le passage était étroit et qu'un adulte et un enfant auraient eu des difficultés à circuler) j'avais entrevu de long canifs lors de l'ouverture du "tiroir à bordel" cher à mon père.
Heureusement pour moi, mon père faisait des déplacements et était donc absent parfois pendant plusieurs semaines, et c'est ainsi que je bravais les interdis en dérobant la clé. Je réussissais donc à pénétrer dans cette petite cave très bien rangée et m'empressais d'ouvrir ce fameux "tiroir à bordel". Déception, impossible d'identifier pour un gamin comme moi cette cacophonie d'objets, mais je suis du genre têtu et je me mis à fouiller. Bingo, je me souviens d'avoir trouvé un canif bizarre, puis un second, puis un troisième dont le bout de la lame était cassé. Je ne comprenais pas et j'étais déçu, qu'est-ce que c'était que cet objet qui ne se bloque pas lorsqu'on l'ouvre ? En plus les lames étaient rouillées en surface et donc ternes. Je me souviens très bien de leur coupant qui me laissaient perplexe.
J'appris dans les jours qui suivaient et ce, grâce à mon copain qu'il s'agissait d'un rasoir et que certaines personnes s'en servaient pour se bagarrer. Il est vrai qu'à l'époque nous avions quelques bandes à Rouen assez mal renommées. Résultat, le rasoir c'était mal, c'était les voyous qui avaient ça, donc défense d'y toucher. Je devais changer d'avis plus tard bien sûr en grandissant !
- Comment as-tu commencé ? Quelles ont été tes motivations, tes envies ?
Le rasage est une corvée, il faut bien le reconnaître. Mon premier rasoir était un Calor électrique qui ne coupait pas, était bruyant, et chauffait beaucoup en me griffant les joues. Bref, poubelle sans passer par la case départ ! Je devenais adepte du rasoir jetable à une lame qui rasait une fois mieux que celui qui n'en avait pas. Les résultats obtenus étaient quand même meilleurs. Etant un éternel insatisfait je me mis au rasoir à deux lames qui me rasait deux fois mieux, puis à trois lames qui me rasait trois fois mieux. Seulement, il y a environ un an, j'ai appris combien coûtait le paquet de 5 lames. Je ne suis pas radin mais quand même là, ils exagèrent. C'est ainsi qu'au hasard d'une discussion portant sur le sujet chez mon coutelier, celui-ci me parla de personnes qui continuaient de se raser au coupe-chou et me présenta quelques modèles, ce qui me fit faire un flash back de dizaine d'années en arrière, et là, tadadadaaaaaaa, une lumière blanche apparue au dessus de sa tête pendant que la 5ème symphonie de Beethoven interprétée par Van Carragan fit feu dans mes oreilles! Il avait raison non de non ! Je possédais déjà le blaireau et le savon. Après moult renseignements, 4 choses me manquaient, le rasoir, le cuir, la pâte et la pierre d'Alun. Budget, environ 135€. En bon Normand qui se respecte, je comptais l'amortissement, soit environ 17 mois avant d'être bénéficiaire (je rappelle que je n'utilisais que des 3 lames d'une marque très connue et très chère que je ne citerais pas).
- Depuis combien de temps te rases-tu au coupe-choux ?
Depuis le mois d'Avril 2005, après 1 mois d'attente de délai de livraison, je fus l'heureux possesseur d'un coupe-chou et de tout son accastillage si j'ose dire. Je dois dire que j'étais très impressionné de commencer à me raser avec cet instrument resurgi du passé. Et là, il allait bien falloir l'essayer! Cela voulait dire des coupures, profondes et bien saignantes, la gorge tranchée peut-être, pire que "massacre à la tronçonneuse". Bref, des cauchemards, des nuits sans sommeil ? Aïe aïe aïe ! He ben non ! Rien de tout ça, je me rase depuis quelques mois déjà avec mon cher coupe-chou et les coupures, 4 ou 5 depuis le début, ont toutes été bénignes et stoppées grâce à la pierre d'alun !
- As-tu été guidé/aidé/conseillé par quelqu'un pour ton apprentissage ? Si oui, par qui ? Sinon, comment as-tu appris ?
Je me suis, comme beaucoup de personnes je pense, renseigné avant de me lancer dans cette aventure. Il y a eu les discussions avec mon coutelier d'abord, puis internet et tous les sites traitant de ce sujet. Il est important de faire sa propre synthèse si l'on veut arriver à se faire une idée précise de la chose. Certains sites sont plus ou moins crédibles que d'autres. Par exemple, un site portant sur la vente essentiellement et expliquant le B A BA du rasage en 20 lignes, ne m'inspire pas trop. Je préfère des sites spécialisés comme Razorland.
Bien que pas très facile à naviguer, ce site explique bien le sujet, simplement et avec beaucoup de photos à l'appui. C'est en quelque sorte, MA référence. J'y ai appris beaucoup de gestes et de mots clés importants, comme "Ne cherchez pas à battre des records de vitesse". Et je dois dire, qu'à l'heure actuelle, je me débrouille pas mal du tout pour un débutant. Il faut être convaincu du vieil adage : "c'est en forgeant qu'on devient forgeron", et ne pas avoir peur de se taper sur les doigts. Pour la petite histoire j'ai même joué les apprentis Salonnier sur la personne de mon beau-frère et je dois dire que pas une seule coupure ni de feu de lame ne sont venus gâcher cette expérience, pas très rassurante au départ. Il m'a confié qu'il n'avait jamais été aussi bien rasé, c'est un beau compliment quand même non?
- Combien de coupe-choux possèdes-tu ? Quels sont-ils ?
Je ne possède pour le moment qu'un seul coup-chou, un DOVO N°4 à manche d'Ebène et c'est bien suffisant pour le moment. Bien que je n'en voyais pas l'utilité, je commence à comprendre pourquoi il est recommandé d'en posséder un deuxième. Nous ne sommes pas à la merci d'un geste malencontreux et la chute de notre unique rasoir peut affecter son tranchant, et ce, d'une façon grave. Pour avoir frôlé la cata, et je sais de quoi je parle, mon rasoir avait glissé malencontreusement sur le sol et était tombé heureusement sur le bon côté de la tartine, (Murphy n'a qu'à bien se tenir!), ouf ! Le pire avait été évité ! Qu'aurais-je pu faire pour continuer de me raser si mon unique rasoir avait été inopérant ? J'aurai eu l'air malin avec une joue rasée et du savon sur l'autre ! Reprendre mon ancien rasoir tri lame eut été une bonne solution, mais si la chose m'était arrivée pendant mes trois semaines de vacances ? Il y a toujours une solution à tout, c'est vrai, et c'est certainement pour cette unique raison qu'à l'avenir un deuxième rasoir est prévu, j'ai commencé coupe-chou, je terminerais coupe-chou !
- Entrons maintenant dans le vif du sujet, expliques-nous comment tu entretiens ta (tes) lame(s).
L'entretien d'une lame doit être sans reproche. Toute lame a ses défauts et ses qualités. S'il s'agit d'inox, pas de problème, ça ne rouille pas. En revanche le tranchant demande un peu plus d'entretien, étant de composition plus dur que l'acier, l'inox demandera un peu plus d'effort à l'affûtage. Une fois l'office fait, on le repli et on le range. L'acier quant à lui demande un entretien plus méticuleux et ne tolère pas l'à peu près. Il a ma préférence. Etant plus mou que l'acier, il est plus facile à affûter mais doit l'être plus souvent. Il demande à être graissé à chaque fin de rasage pour lui éviter la rouille. Je vous rassure, vous prendrez vite l'habitude de ce petit entretien qui ne prend qu'une petite minute.
L'affûtage, moment crucial. Je me sers bien-sûr d'un cuir, ou tout du moins devrais-je dire de deux cuirs : un dur et un tendre. En réalité, les deux cuirs sont les mêmes à l'origine, la différence vient du fait qu'un cuir a été préparé avec une pâte spéciale légèrement abrasive du genre "pâte à roder". Pour cela, je passe cette pâte partout sur le cuir, puis je le masse pour uniformiser la matière sur la surface. Je laisse sécher ensuite. L'autre cuir est préparé avec de l'huile d'olive, je dépose quelques gouttes d'huile d'olive sur le cuir en commençant par le haut (ou le bas, au choix) du cuir puis je le masse en remontant pour la faire pénétrer sur toute la surface du cuir. C'est fou ce que le cuir boit quand il est neuf. Allez-y doucement, ce n'est pas une citerne quand même. Au contact de l'huile, le cuir change de couleur et devient plus foncé. Quand la couleur est devenue uniforme, j'arrête. Il est prêt à l'emploi. Son rôle sera de finir le polissage du tranchant en douceur en éliminant les petits fragments microscopiques d'acier que le premier cuir a laissé.
Je fais quelques aller retour en forme de X et ce, doucement, en commençant bien sûr par le côté le plus abrasif, puis je termine sur le côté doux, en veillant à garder le tranchant bien perpendiculaire au cuir. Afin de vérifier la qualité du tranchant, je prends un cheveu sur la brosse de mon épouse, le laisse dépasser de 4 à 5 cm entre le pouce et l'index, puis j'essai de le sectionner d'un seul coup net au plus haut possible. Si le "cling" caractéristique se fait entendre, alors je suis satisfait, sinon je recommence. Ceci n'est valable que si j'ai l'impression qu'il ne coupe plus du tout. En cours de rasage, je refais souvent un affûtage, voir deux, plus léger en faisant 5 à 6 passes des deux côtés du cuir, c'est tout.
Hyper important, à l'affûtage, le rasoir doit se tenir par son talon, et correctement entre 2 doigts, le pouce et l'index, la lame dans le prolongement du manche (voir les explications sur le site cité plus haut). En aucun cas vous ne devez vous servir du manche pour l'affûter, vous risqueriez de le tordre ou de le casser. Ce n'est pas un canif tout de même.
Après le rasage, un bon nettoyage-séchage suivi d'une application au doigt d'huile d'olive et le tour est joué, paré pour servir toute une vie. Pourquoi l'huile d'olive ? A cause de l'odeur que j'aime. Une petite anecdote cependant, cet été je suis allé voir les "Gergoviade" sur le plateau de Gergovie dans le Puy de Dôme, un rassemblement sur les celtes avait lieu et j'ai discuté longtemps avec un passionné à propos de la fabrication des lames. Rassurez-vous, nos ancêtres les celtes fabriquaient aussi des rasoirs très coupants. En tout cas, cet homme fabriquait des épées de 80 cm de long pour un poids de 800 gr et entretenait l'acier avec … de l'huile d'olive, pour les mêmes raisons que moi, à savoir l'odeur que ça dégage, mais surtout parce qu'il existait déjà de l'huile d'olive à l'époque des celtes. Donc vous pouvez y aller franchement et graisser votre instrument avec sans problèmes.
Personnellement, je laisse le rasoir plié dans sa boîte après usage et ne referme celle ci que le lendemain après m'être assuré que l'huile était correctement répartie PARTOUT sur l'acier. Le graissage doit se faire là où il y a de l'acier. Donc ne pas oublier d'en mettre même sur l'axe, il ne faut pas que l'acier noircisse. C'est à cette condition que perdurera votre coupe-chou. N'entreposez pas non plus votre instrument trop prêt de sources humides, l'acier n'aime pas et le manche non plus d'ailleurs. Je vous rappelle qu'un manche, qu'il soit en corne, en bois, en os ou tout autre matière "vivante" craint l'humidité, essuyez donc bien le manche avant de le ranger sous peine de le voir se déformer en gondolant d'ici quelques temps. En un mot il faut être soigneux. N'oubliez pas aussi de le mettre hors de porté des enfants ou tout autres personnes susceptibles d'avoir de mauvaises idées. Le rasoir peut-être considéré comme une arme très dangereuse quand même.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.